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Déception

An I d’Oligui Nguema : Le grand désenchantement d’un président rattrapé par ses promesses et ses controverses

An I d’Oligui Nguema : Le grand désenchantement d’un président rattrapé par ses promesses et ses controverses
An I d’Oligui Nguema : Le grand désenchantement d’un président rattrapé par ses promesses et ses controverses © 2026 D.R./Info241

Au stade de l’amitié sino-gabonaise d’Angondjé, le 3 mai 2025, le général Brice Clotaire Oligui Nguema devenu civil prêtait serment dans une atmosphère de ferveur et de grande attente nationale. Vainqueur de la présidentielle du 12 avril avec 94,85 % des suffrages selon les résultats définitifs de la Cour constitutionnelle, l’ancien chef de file du putsch militaire entrait officiellement dans la Ve République fort d’un capital politique inestimable : celui d’avoir incarné, le 30 août 2023, la chute de plus d’un demi-siècle d’hégémonie de la famille Bongo sur le pays.

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Pourtant, un an plus tard, l’état de grâce s’est profondément fissuré. La promesse de rupture, si ardemment martelée durant la phase d’exception, s’est heurtée à une pratique de l’exécutif marquée par un recyclage systématique des anciens caciques, des passages en force institutionnels, des déguerpissements brutaux et une série de crises sociales non résolues. Cette première année de règne élu a dessiné les contours d’une gouvernance qui, loin de réhabiliter la confiance démocratique, interroge sur la véritable nature du changement opéré au sommet de l’État.

 La rupture promise noyée dans le recyclage politique

Le grand paradoxe de ce premier anniversaire réside dans la continuité des visages. Si le renversement de l’ordre Bongo a été salué, la méthode politique du nouveau président n’a pas rompu avec les réflexes d’antan. La création de l’Union démocratique des bâtisseurs (UDB), lancée en grande pompe le 5 juillet 2025, devait symboliser l’émergence d’un appareil politique neuf. Dans les faits, cette formation s’est muée en une vaste machine d’absorption, récupérant avec une souplesse déconcertante les gloires déchues du Parti démocratique gabonais (PDG) ayant précipitamment retourné leur veste pour conserver leurs privilèges.

Un avant-après qui interroge

Le dernier cas en date pour la mairie de Libreville illustre parfaitement cette plasticité opportuniste. Eugène Mba, ancien édile de la capitale sous l’ère Ali Bongo, a été élu ce 23 avril à la tête de la mairie centrale sous l’étiquette de l’UDB, raflant sans adversaire 98,68 % des suffrages avant d’être installé le 24 avril. Ce retour aux affaires d’un rouage de l’ancien système résume la déception de ceux qui attendaient un renouvellement profond. À force d’accueillir ceux qu’il promettait de dépasser, le nouveau pouvoir donne l’implacable impression de bâtir une rupture de façade, changeant simplement de bannière sans modifier le logiciel politique.

 Brutalité urbaine et mirage des 163 000 emplois

Sur le front social, la méthode présidentielle Oligui Nguema a lourdement choqué avec le déclenchement de déguerpissements de masse. Dès le 2 juin 2025, les bulldozers du Génie militaire ont rasé les habitations situées entre Plaine-Orety et l’ambassade de Russie, arguant de l’urgence d’ériger une cité administrative et un « boulevard de la transition ». Dans un Gabon frappé par la précarité urbaine, des familles entières se sont retrouvées à la rue, confrontées à la froideur d’un État qui s’abat avec sévérité sur les plus vulnérables tout en épargnant les puissants. Les relogements et bâtisses modernes promis n’ont toujours pas vu le jour, laissant des populations meurtries face à des champs de ruines.

Cette dureté contraste cruellement avec les promesses économiques restées lettre morte. Le 31 décembre 2024, Oligui Nguema s’était engagé, dans son discours à la Nation, à créer 163 000 emplois en 2025 grâce au port en eau profonde de Mayumba, au chemin de fer Belinga-Boué-Mayumba et au barrage de Booué. Début 2026, ce chiffre astronomique est devenu un fardeau politique. Alors que le chômage des jeunes stagne dramatiquement entre 37 % et 40 %, aucune matérialisation de ces dizaines de milliers d’emplois n’est visible sur le terrain. À force d’annonces vertigineuses rappelant les illusions de l’ancien régime, la parole d’Oligui Nguema perd inexorablement de sa crédibilité.

 Gouvernance par ordonnance et services publics en faillite

L’autoritarisme latent de la nouvelle administration Oligui s’est également manifesté par la multiplication de textes sensibles adoptés en catimini. Le 17 février 2026, sous couvert de la cohésion nationale, l’accès aux réseaux sociaux (Meta, YouTube, TikTok) a été suspendu « jusqu’à nouvel ordre » et se poursuit encore. Quelques jours plus tard, l’exécutif forçait la main en promulguant l’ordonnance n° 0011/PR/2026 du 26 février (publiée le 8 avril), imposant un contrôle répressif de l’espace numérique. Plus clivante encore, l’ordonnance n° 0004/PR/2026 sur la nationalité a introduit des catégories de citoyens (« d’origine », « d’adoption », « d’affiliation ») et durci les naturalisations, privilégiant le diktat présidentiel au détriment du débat parlementaire sur des enjeux identitaires cruciaux.

Pendant ce temps, le quotidien des citoyens reste rythmé par la faillite des services de base. L’adduction d’eau et la fourniture d’électricité, érigées en priorités absolues dans son projet de société, demeurent défaillantes. Les coûteux contrats passés avec Karpowership (70 MW négociés en février 2025) n’ont pas endigué la crise. En octobre 2025, Libreville subissait toujours des délestages chroniques, avant qu’une menace de suspension de production de 150 MW liée à des impayés ne plane en mars 2026. L’incapacité de l’État à sécuriser l’interrupteur et le robinet transforme les promesses de transformation structurelle en slogans inaudibles pour les ménages exsangues.

 Une justice sous influence et un processus électoral confisqué

L’indépendance de la justice, totem du discours de la transition, a été sévèrement écornée par une série d’affaires à forte coloration politique. Le spectaculaire non-lieu prononcé le 12 mars 2026 en faveur de l’homme d’affaires Hervé Patrick Opiangah a interloqué l’opinion. À l’inverse, des figures médiatiques ou de l’opposition ont subi les foudres de l’appareil répressif : le patron de Gabon Media Time, Harold Leckat, placé sous mandat de dépôt le 20 octobre 2025 et détenu 18 jours, ou encore l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze, arrêté à son domicile en avril 2026 pour une obscure dette de 5 millions de francs CFA remontant à 2008. Ces dossiers dessinent le climat d’une institution judiciaire prompte à neutraliser les voix dissonantes.

Cette soif d’hégémonie s’est finalement parachevée lors des scrutins locaux, législatifs et sénatoriaux de l’automne 2025. L’UDB a écrasé la compétition, s’arrogeant 103 des 145 sièges à l’Assemblée nationale et 47 des 70 sièges au Sénat. Cependant, ce raz-de-marée a été entaché par des pratiques frauduleuses que le ministre de l’Intérieur lui-même, Hermann Immongault, a dénoncées dans une note du 1er octobre 2025 pointant l’usage abusif de procurations et le transport massif d’électeurs. Le retour des « bœufs votants » et la confiscation du vote par une nouvelle machine étatique ont fait de ces premières élections un rendez-vous démocratique totalement manqué.

 Un capital sympathie dilapidé face aux "urgences"

Si cette première année n’efface pas le soulagement d’avoir tourné la page dynastique de la famille Bongo et restauré un ordre constitutionnel, elle installe néanmoins un climat de méfiance tenace. Le président de la République, qui promettait l’autorité protectrice, donne trop souvent à voir la brutalité d’un appareil d’État répressif. Les chantiers vitaux patinent, l’espace politique se referme au profit d’un parti-État renaissant, et l’impunité semble avoir simplement changé de camp.

Bilan global de l’an I d’Oligui Nguema

Domaine Promesse ou attente initiale Faits observés durant la première année Dates et repères Lecture critique
Rupture avec l’ancien régime Tourner la page des 56 ans de domination de la famille Bongo et renouveler la classe dirigeante. Recyclage de plusieurs anciens cadres du PDG et de l’ancien régime au sein du nouveau dispositif présidentiel, notamment autour de l’UDB. 30 août 2023 : chute d’Ali Bongo. 3 mai 2025 : investiture d’Oligui Nguema. 5 juillet 2025 : lancement de l’UDB. La rupture politique promise s’est transformée en recomposition d’anciens réseaux autour du nouveau pouvoir.
Retour d’anciens visages Installer de nouveaux profils pour incarner la Ve République. Retour aux affaires d’Eugène Mba à la mairie de Libreville, après avoir déjà occupé cette fonction sous l’ère Ali Bongo. 23 avril 2026 : élection d’Eugène Mba à la mairie centrale de Libreville avec 98,68 % des suffrages exprimés. 24 avril 2026 : installation officielle. Symbole d’un pouvoir qui remplace les étiquettes plus vite que les pratiques et les hommes.
Logement et aménagement urbain Moderniser Libreville, construire des infrastructures et améliorer le cadre de vie. Déguerpissements massifs et brutaux dans plusieurs zones de Libreville, avec des familles exposées à une précarité immédiate. 2 juin 2025 : début des démolitions dans la zone Plaine-Orety – ambassade de Russie. L’autorité de l’État a été exercée contre les plus vulnérables, sans que les solutions promises soient visibles à court terme.
Emploi Créer 163 000 emplois en 2025 grâce à de grands projets structurants. Aucun bilan public convaincant n’a permis d’attester la création effective de ces emplois à l’échelle annoncée. 31 décembre 2024 : annonce des 163 000 emplois dans le message à la Nation. 2025 : année cible de la promesse. Une promesse spectaculaire devenue un fardeau politique, faute de preuves tangibles.
Grands projets Faire du port de Mayumba, du chemin de fer Belinga-Boué-Mayumba et du barrage de Booué des moteurs d’emploi. Les projets sont restés associés à des annonces ambitieuses, sans effet massif immédiatement perceptible sur l’emploi des jeunes. 2025 : année présentée comme celle du lancement économique massif. Le discours d’industrialisation reste déconnecté du vécu social immédiat.
Libertés numériques Encadrer les dérives en ligne tout en respectant les libertés publiques. Suspension des réseaux sociaux, puis encadrement strict par ordonnance. 17 février 2026 : suspension annoncée des réseaux sociaux. 26 février 2026 : ordonnance n° 0011/PR/2026. 8 avril 2026 : publication au Journal officiel. Le pouvoir a privilégié la contrainte administrative plutôt qu’un débat parlementaire ouvert.
Nationalité Clarifier le droit de la nationalité dans le cadre de la Ve République. Adoption par ordonnance d’un nouveau Code de la nationalité introduisant des distinctions controversées entre Gabonais. 26 février 2026 : ordonnance n° 0004/PR/2026. Un sujet identitaire sensible a été traité par voie d’ordonnance, au risque de fracturer davantage le corps national.
Méthode institutionnelle Gouverner dans l’esprit de l’État de droit et du débat démocratique. Multiplication des textes sensibles pris en catimini ou par ordonnance. Février-avril 2026 : séquence des ordonnances sur les réseaux sociaux et la nationalité. La Ve République démarre avec une pratique verticale du pouvoir, éloignée de la démocratie délibérative promise.
Eau Améliorer l’accès à l’eau potable, priorité sociale majeure. Les problèmes d’adduction d’eau restent récurrents dans plusieurs zones, notamment dans le Grand Libreville. 2025-2026 : persistance des plaintes sur l’accès à l’eau. Le quotidien des ménages contredit les discours de transformation.
Électricité Résorber les délestages et sécuriser l’approvisionnement énergétique. Coupures persistantes malgré des solutions d’urgence et des accords avec des opérateurs étrangers. 15 février 2025 : accord avec Karpowership pour 70 MW. 2025-2026 : persistance des délestages. L’électricité est devenue l’un des symboles les plus visibles de l’impuissance publique.
Karpowership et solutions d’urgence Soulager rapidement le déficit énergétique. Les centrales flottantes turques n’ont pas suffi à mettre fin au désenchantement. Des tensions autour des paiements ont été évoquées. Mars 2026 : informations sur une menace de suspension liée à des impayés, ensuite relativisée par la SEEG. L’État paraît dépendre de palliatifs coûteux, sans solution structurelle perceptible.
Justice Garantir une justice indépendante, équitable et non instrumentalisée. Plusieurs affaires judiciaires ont nourri les soupçons d’immixtion politique. 2025-2026 : affaires Opiangah, Harold Leckat, Alain-Claude Bilie-By-Nze. L’indépendance judiciaire promise reste fragilisée par des dossiers à forte charge politique.
Affaire Hervé Patrick Opiangah Faire prévaloir la vérité judiciaire. Après une affaire très médiatisée, un non-lieu a finalement été prononcé. 12 mars 2026 : non-lieu en faveur d’Hervé Patrick Opiangah. Une procédure grave s’est soldée par un revers qui interroge sur la solidité des accusations initiales.
Affaire Harold Leckat Lutter contre les irrégularités économiques et administratives. Le patron de Gabon Media Time a été interpellé, placé sous mandat de dépôt, puis libéré après 18 jours. 15 octobre 2025 : interpellation. 20 octobre 2025 : mandat de dépôt. Début novembre 2025 : libération après 18 jours. L’affaire a renforcé les inquiétudes sur la pression exercée contre certains acteurs médiatiques.
Affaire Bilie-By-Nze Appliquer la loi à tous, y compris aux anciens hauts responsables. L’ancien Premier ministre et opposant a été arrêté puis placé en détention provisoire dans une affaire dénoncée comme politique par ses proches. Avril 2026 : arrestation et placement en détention provisoire d’Alain-Claude Bilie-By-Nze. Le dossier alimente l’idée d’une justice utilisée comme instrument de neutralisation politique.
Élections législatives Faire vivre la démocratie parlementaire après la transition. L’UDB a remporté une majorité écrasante à l’Assemblée nationale. 27 septembre 2025 : premier tour. 11 octobre 2025 : second tour. Résultat rapporté : 103 sièges sur 145 pour l’UDB. Le scrutin a davantage consacré un parti présidentiel dominant qu’un pluralisme politique réel.
Élections locales Redonner la parole aux territoires et renouveler les exécutifs locaux. Victoire massive de l’UDB, dans un climat marqué par des accusations de fraudes et de transports d’électeurs. 27 septembre 2025 : élections locales à un tour. Le rendez-vous démocratique local a été entaché par la suspicion.
Élections sénatoriales Compléter l’architecture institutionnelle de la Ve République. Large domination de l’UDB au Sénat. 8 novembre 2025 : premier tour des sénatoriales. 47 sièges sur 70 remportés par l’UDB dès le premier tour selon les résultats rapportés. L’équilibre institutionnel penche fortement en faveur du pouvoir présidentiel.
Fraudes électorales présumées Garantir des scrutins crédibles et transparents. Accusations de procurations frauduleuses, déplacements d’électeurs et pratiques assimilées au « bétail électoral ». 1er octobre 2025 : circulaire du ministre de l’Intérieur Hermann Immongault évoquant des manœuvres frauduleuses. L’exécutif a reconnu des dérives, mais sans restaurer pleinement la confiance dans le processus.
Construction de l’UDB Organiser une majorité politique autour du projet présidentiel. L’UDB est devenue en quelques mois une machine électorale dominante. 5 juillet 2025 : lancement du parti. Septembre-novembre 2025 : raz-de-marée électoral. Le nouveau parti présidentiel apparaît comme un parti-ogre, capable d’absorber la vie politique au lieu de l’ouvrir.
Bilan politique général Refonder le Gabon après la transition et installer une gouvernance exemplaire. Espoir initial, mais accumulation de controverses : recyclage politique, promesses non tenues, ordonnances sensibles, coupures, justice contestée, élections suspectées. 3 mai 2025 – 3 mai 2026 : première année du pouvoir élu. L’an i commence par l’espérance et s’achève dans une défiance croissante.

Le pays n’a pas mis fin à 56 ans de règne sans partage pour tolérer la résurgence du clientélisme, de l’opacité et de la verticalité sous de nouvelles couleurs. À force de transformer l’espérance populaire en discipline partisane et de répondre aux urgences par des actes de force, l’exécutif risque de perdre le soutien populaire qui l’a porté au sommet. Les dirigeants doivent affronter cette réalité avec lucidité et responsabilité. Le Gabon n’est plus en transition.

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